Une semaine assez calme mais l’IA révèle toujours ses vraies tensions : l’Europe cherche sa souveraineté, les États-Unis construisent des dieux algorithmiques, la transition énergétique plie sous les exigences des modèles géants, et Nvidia défend son trône face à des rivaux qui veulent moins acheter et plus fabriquer. Revue de détails des quatre actualités qui m’ont interpellé.
1. SAP érige une IA souveraine européenne : un tournant stratégique
L’annonce était attendue, mais pas avec cette ampleur. SAP lance EU AI Cloud, un écosystème complet conçu pour offrir aux organisations européennes un contrôle total sur leurs données, leurs modèles et leurs infrastructures. Un geste rare à l’heure où la majorité des services d’IA reste hébergée… hors d’Europe.
SAP propose trois niveaux de souveraineté :
• Cloud européen SAP pour les déploiements standard ;
• infrastructures opérées par les clients pour les environnements sensibles ;
• service ultra-souverain destiné aux agences fédérales allemandes.
Cohere, Mistral et même OpenAI font partie de l’écosystème — preuve que la souveraineté ne signifie pas l’autarcie technologique, mais le contrôle des flux, pas des capacités.
Les entreprises européennes, souvent coincées entre innovation et conformité, obtiennent enfin un moyen d’adopter l’IA sans violer leurs obligations réglementaires ou sacrifier leurs données à des juridictions extra-européennes.
C’est une réponse directe aux inquiétudes croissantes sur la dépendance au cloud américain. Une brèche stratégique où l’Europe peut encore jouer un rôle majeur.
2. xAI : quand la course à l’IA se heurte à la réalité énergétique
Elon Musk veut du soleil pour alimenter son gigantesque Colossus Data Center à Memphis : 88 acres de panneaux solaires, environ 30 MW produits… soit 10 % des besoins du site. Un chiffre qui dit tout : l’IA est énergivore à un niveau inédit.
xAI est sous le feu des critiques :
• plus de 400 turbines à gaz auraient été installées sans permis ;
• certaines émettraient plus de 2 000 tonnes de NOx/an ;
• la communauté de Boxtown, voisine et majoritairement afro-américaine, en subit les conséquences directes : +79 % de pollution au NO₂, hausse des maladies respiratoires, tensions sociales explosives.
Le paradoxe est saisissant :
→ d’un côté, un projet solaire “vertueux” ;
→ de l’autre, une dépendance massive au gaz pour soutenir l’explosion de la demande en calcul.
Cette histoire raconte l’avenir énergétique de l’IA. Les data centers géants deviennent des infrastructures critiques, avec des effets sociaux, sanitaires et environnementaux tangibles.
Les organisations devront intégrer dans leurs stratégies IA :
• l’empreinte carbone réelle des modèles ;
• la pression réglementaire croissante ;
• la sensibilité des communautés impactées ;
• la complexité d’équilibrer innovations rapides et responsabilités locales.
L’IA n’est plus un sujet purement numérique. Elle redessine les territoires, les réseaux électriques, et parfois… les lignes de fracture sociales.
3. Genesis Mission : la nationalisation algorithmique de la science américaine
L’administration américaine lance Genesis, un programme qui absorbe 17 laboratoires nationaux, tous les grands supercalculateurs fédéraux et l’intégralité des jeux de données gouvernementales dans une seule plateforme d’IA.
C’est la transformation du système scientifique en machine centrale de découverte, pilotée par IA, sans passer par le privé :
• 90 jours pour rassembler le compute.
• 120 jours pour unifier les données.
• 270 jours pour produire des découvertes accélérées.
Une cadence militaire. Une vision totalisante. Et une rupture complète avec Stargate, l’ancien projet mêlant entreprises privées et État.
Genesis fait plus que moderniser : il centralise, il accélère, il dirige.
Ce projet pourrait :
• accélérer drastiquement la recherche fondamentale et appliquée ;
• déplacer le centre de gravité de l’innovation mondiale ;
• renforcer la dépendance internationale au savoir-faire américain ;
• créer des asymétries scientifiques inédites.
Si Stargate ouvrait un portail vers le futur, Genesis veut en contrôler le contenu — une ambition qui transformera la géopolitique scientifique mondiale.
4. Nvidia défend son trône face à une montée en puissance des rivaux

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Le monde des puces IA ressemble à un trône de fer technologique. Nvidia y est assis depuis longtemps. Mais cette semaine, l’armure a légèrement vibré car Google accélère :
• Discussions avec Meta pour fournir des TPUs dès 2027.
• Gemini 3 surpasse ses prédécesseurs, entraîné exclusivement sur TPUs.
• Google affirme soutenir Nvidia… tout en lui préparant une concurrence verticale.
OpenAI travaille sur ses propres puces.
Amazon pousse ses processeurs maison dans son cloud et dans les systèmes gouvernementaux.
Meta teste l’intégration de solutions alternatives.
Nvidia, encore à 95 % de parts de marché, rappelle qu’elle “a une génération d’avance”. Une vérité… aujourd’hui.
La guerre des puces n’est pas un conflit technique. C’est un enjeu stratégique pour :
• sécuriser l’accès au compute ;
• réduire les coûts de formation et d’inférence ;
• éviter la dépendance à un fournisseur unique ;
• s’adapter à un basculement de l’industrie vers l’inférence massive plutôt que l’entraînement.
Le futur pourrait ressembler à un monde où :
→ Nvidia règne sur l’entraînement haute performance ;
→ Google, Amazon et d’autres dominent l’inférence optimisée.
Les organisations devront choisir leurs batailles, leurs partenaires… et leurs architectures.