IA et éducation : une journée entière chez Onepoint (16 octobre 2026) pour se demander ce que l’IA fait à l’école, à l’université et à l’entreprise. J’en suis reparti avec trois idées que je garde, et l’envie de pousser le débat un cran plus loin… vous me connaissez !
TL;DR : la journée Métamorphose(s) de l’éducation, organisée par L’institut Onepoint et portée par Muriel Touaty, a réuni anciens ministres, directeurs d’écoles, entrepreneurs EdTech, deux philosophes, un chef d’orchestre et un chirurgien. Les sessions les plus fortes ont été celles qui prenaient l’IA de biais : Charles Pépin sur l’altérité et l’imperfection, Frédéric Morando sur l’écoute et l’erreur, et l’Agora de 14h sur la « médiocrité augmentée » et la friction cognitive. Le reste a souvent recyclé les mêmes formules (esprit critique, apprendre à apprendre, augmenter l’humain sans le remplacer). Il manque maintenant des expérimentations mesurées et une vraie refonte de l’évaluation.
Je commence par saluer le travail de Muriel Touaty et des équipes de Onepoint. Réunir sur une même scène Jean-Michel Blanquer, Frédérique Vidal, Sylvie Retailleau, le directeur général de l’enseignement supérieur, des fondateurs de startups, un chirurgien de Necker et le directeur de l’Orchestre de chambre de Paris, c’est un casting que peu d’événements « éducation et IA » osent. Les formats changeaient d’heure en heure : table ronde, duels en un contre un, agora, grand oral, keynotes. Entre les sessions, le showroom permettait de voir des démonstrateurs plutôt que des slides. On sentait une programmation pensée pour faire se croiser des mondes qui se parlent peu !
Muriel avait donné le ton dès le matin avec une formule qu’elle a répétée toute la journée : demain sera humain. Tout le monde était d’accord, et c’est un peu le problème, j’y reviendrai…
J’ai suivi la quasi-totalité des sessions à partir de 9h45 et j’ai participé à l’Agora de 14h et j’ai du partir avant l’intervention d’Eric Sadin (que j’ai déjà vu quelques jours auparavant sur scène à Rouen). Je me suis promis de faire un post sur son point de vue aussi… cela viendra.
Voici ce que j’en retiens, session par session, avec une attention particulière aux trois moments qui ont eu du relief dans la journée.
Au sommaire
La matinée IA et éducation : trois anciens ministres, quatre duels et beaucoup (trop) d’accord
Table ronde : « IA, Tech, Richesse humaine : le grand sursaut ? »
La première table ronde réunissait Frédérique Vidal (Skema Business School), Jean-Michel Blanquer (Terra Academia) et Olivier Ginez (DGESIP), autour de Muriel Touaty.

Frédérique Vidal a présenté le modèle Skema en trois piliers. Le premier repose sur une grande enquête menée auprès de 45 000 jeunes dans le monde, avec plus d’un million et demi de réponses ouvertes analysées par IA (le programme s’appelle Youth Talk). Conclusion : les jeunes partagent les mêmes valeurs partout, ils les expriment différemment.
Le deuxième pilier, c’est une doctrine IA centrée sur l’humain, dont la dernière phrase revendique le droit de dire non aux nouveaux jouets technologiques. Concrètement, l’école personnalise les révisions avec l’IA mais évalue essentiellement à l’oral et à l’écrit, stylo en main. Le troisième pilier tient à l’expérience homogène sur douze campus. En fin de matinée, elle a eu une jolie définition du diplôme : la preuve que pendant cinq ans quelqu’un a appris à frotter sa cervelle contre celle des autres, pour reprendre Montaigne.
Jean-Michel Blanquer a posé l’IA et la transition écologique comme les deux révolutions de l’époque, avec leurs contradictions et leurs synergies. Il a convoqué la paideia grecque : définir ce qu’un jeune doit maîtriser après vingt ans d’éducation revient à définir une civilisation. Il a rappelé que Platon voyait l’écriture comme une catastrophe pour la mémoire, et raconté que son département de droit public a supprimé les ordinateurs portables en amphi, avec de bons résultats.
Sur la question de clôture (comment une école qu’on dit à bout de souffle produit-elle des prix Nobel ?), il a défendu la réforme du lycée, la spécialité NSI qui intégrait l’IA et la cybersécurité dès 2018, et un chiffre qu’il dit avoir dû chercher lui-même : le taux d’échec en fin de première année serait passé de 60 % en 2017 à 50 % désormais.
Olivier Ginez a joué la prospective à dix ans en déroulant des scénarios inspirés de Terminator, puis un scénario médian où l’université aurait su prendre le virage. Il a cité la stratégie nationale IA, l’appel à manifestation d’intérêt DémoÉS et ses centaines de millions d’euros, et l’idée de nouvelles disciplines comme les « sciences du vivre ensemble » ou de l’esprit critique. Il a aussi expliqué avoir demandé à Claude et à ChatGPT ce qu’ils en pensaient. Réponse des machines : attention à la valeur du diplôme, à la régulation et à l’égalité d’accès sur le territoire. Pour Parcoursup, il a donné deux chiffres : 93 % des bacheliers 2025 avaient une proposition en fin de phase principale, et 81 % se disent satisfaits.
Mon regard : une table ronde solide sur le fond, mais très rétrospective. Deux anciens ministres ont légitimement défendu leur bilan, et le directeur général en poste a défendu le système. Quand le plus haut responsable administratif de l’enseignement supérieur confie sa prospective à un chatbot, l’anecdote fait sourire, et elle montre que la puissance publique cherche encore sa propre doctrine à mon sens ! Les trois alertes retenues (diplôme, régulation, égalité d’accès) sont justes. On aurait aimé entendre ce que l’État compte en faire : quelle est la vision de l’éducation en France en 2030 ?!
Le ring : « Éduquer ou former, quelle école voulons-nous vraiment ? »
Quatre duels en un contre un, animés par Olivia Recasens (We Demain). Le format promettait du désaccord. Il en a produit très peu.
Orianne Ledroit (EdTech France) et Marc-Henri Desportes (Omnes Education) ont débattu de la personnalisation. Elle défendait un écosystème français d’EdTech dont la moitié des produits seraient co-conçus avec des chercheurs. Lui défendait « l’alchimie de la salle de classe » et testait chez Omnes une IA étudiante qui écoute le cours et que l’étudiant comme le professeur peuvent interroger ensuite. Il a aussi lâché la phrase la plus franche du duel : ses heures passées à apprendre les verbes irréguliers du grec ancien étaient du temps perdu (selon lui), et l’école enseignait parfois en fonction du corps enseignant disponible plutôt que des besoins des élèves. À la question « demain, les meilleurs profs ou les meilleurs outils ? », les deux semblent être la conclusion !
Leïla Maidane (Interskillar) et Francesco Rattalino (ESCP) ont parlé de la valeur du diplôme. Pour lui, le diplôme mesure une trajectoire, une métamorphose, et la capacité à penser de façon divergente face à une IA qui converge toujours vers la même réponse. Pour elle, la question est ailleurs : savoir poser les bonnes questions, et savoir si le diplôme certifie une création de valeur. Ils sont tombés d’accord sur l’essentiel, y compris sur le fait qu’un autodidacte aussi compétent ne devrait pas être moins payé.
Sylvie Retailleau (Universcience) et Jules Simiand Brocherie (ExtraStudent) ont commencé par échanger leur accord total. La partie la plus utile est venue de l’ancienne ministre, qui enseigne de nouveau la physique : elle note le raisonnement rédigé plutôt que le résultat, et elle demande qu’on arrête de mesurer la qualité d’une formation au nombre d’heures inscrites dans les maquettes (mais c’est tellement vrai !!! Il faut changer la construction même des parcours). Jules Simiand Brocherie a eu l’honnêteté de reconnaître que ChatGPT fait aujourd’hui mieux que ce que faisait sa plateforme en 2022, et il a soulevé un point peu repris ensuite : savoir bien interroger une IA dépend du capital culturel de départ.
Le seul vrai duel est arrivé en dernier. Mehdi Cornillet (21HumanCapital) soutenait qu’on aura besoin de moins de professeurs et de plus de technologie, en s’appuyant sur la baisse du niveau de recrutement et sur ce qu’il observe dans son école de BTS en alternance. Je le rejoins complètement : il faut clairement investir pour augmenter le niveau global de notre éducation, avec de meilleurs profils enseignants et de meilleurs outils.
Jocelyn Rigault (Le choix de l’école) lui a opposé un chiffre de l’OCDE (70 % des enseignants français estimaient en 2024 manquer de compétences pour enseigner avec l’IA) et une scène vécue à Montfermeil : un élève qui obtient 17 avec l’IA et 9 tout seul (cf. mon analyse de l’étude sur l’école chinoise qui amène aux mêmes résultats, scientifiquement), et qui en conclut que la machine est meilleure que lui. Il a terminé sur un écart qui devrait structurer tout le débat : 74 % des enfants de cadres obtiennent un bac+3, contre 25,6 % des enfants d’ouvriers.
Mon regard : quand trois duels sur quatre se terminent par « je suis 100 % d’accord », le format ne fonctionne pas encore. Le dernier a montré ce qu’il pouvait donner, avec des positions assumées et des chiffres sur la table. La prochaine fois, je confierais aux binômes des positions opposées avant de monter sur le ring, quitte à ce qu’ils défendent une thèse qui n’est pas la leur… cela donne plus de matière à réfléchir in fine !
Charles Pépin sur IA et éducation : pour qu’une hybridation réussisse, il faut deux espèces différentes
C’est la keynote qui a déplacé la conversation, un de mes moments préféré. Charles Pépin est parti d’une évidence qu’il a eu l’élégance de présenter comme telle : on n’arrêtera pas l’IA et on ne veut pas se faire dévorer par elle, donc il reste à souhaiter que l’hybridation entre intelligence humaine et intelligence artificielle se passe bien. Et pour qu’une hybridation se passe bien, il faut une altérité.

L’éducation a toujours consisté à conduire l’élève hors de lui-même, hors de sa famille, de son milieu, de ses préjugés (ex-ducere). L’IA peut devenir cette altérité, à condition que l’humain ne cherche pas à la concurrencer sur son terrain. La machine est plus analytique, plus rapide, plus synthétique. L’intelligence humaine avance en tâtonnant, avec des approximations et des petits ratés. C’est cette part qu’il faudrait cultiver.
On n’arrêtera pas l’IA et on ne veut pas se faire dévorer par elle, donc il reste à souhaiter que l’hybridation entre intelligence humaine et intelligence artificielle se passe bien. (Charles Pépin, Philosophe, La Question Philo sur France Inter)
Le paradoxe de la lecture
Son premier point m’a fait sourire parce qu’il est imparable. Comment rend-on un réseau de neurones intelligent ? En le faisant lire, énormément. Pendant ce temps, les humains lisent de moins en moins et s’endorment en scrollant. Les IA nous ont pris ce que nous avions de meilleur. La première mesure éducative, même dans une école qui utilise l’IA au maximum, serait donc de revenir à une lecture qui prend du temps. C’est la mission qu’on a confié à Agathe à NEOMA (voir plus bas).
Rendre aux élèves leur pouvoir de décision
L’ancien professeur de philosophie a pris l’exemple de la dissertation. Les élèves demandent déjà le travail à Claude ou à ChatGPT, et les plans proposés se valent tous : thèse-antithèse-synthèse, plan dialectique, etc. Le professeur n’a plus à synthétiser Hegel ou Platon, la machine le fait bien. Il doit demander à l’élève de choisir le plan qu’il veut défendre, et pourquoi. Le risque, selon lui, vient de notre tendance à déléguer nos décisions à l’IA, y compris des choix moraux ou intimes. L’IA informe et fait gagner un temps fou, la décision reste à nous.
« C’était mieux parce que c’était moins bien »
Le moment le plus fort de la journée tient dans une anecdote. Pressé par le temps, il demande à Claude d’écrire l’édito d’accueil de son émission de radio, consacrée ce jour-là au chef Alain Passard, « à sa façon ». Le résultat est correct et ressemble à du Pépin. Il le jette et réécrit tout dans l’urgence. Son texte est moins huilé, moins parfait, et il est meilleur. Face à son invité, il a adapté le ton en temps réel, bafouillé sur une syllabe, réagi au regard d’Alain Passard. Un texte produit ailleurs ne l’aurait pas touché de la même façon.
Sa conclusion pour l’école : que les professeurs délèguent la transmission des connaissances, et qu’ils restent là pour dire à l’élève de trancher, de faire à sa façon, de se planter un peu. La singularité se loge aussi dans ces hésitations.
La quatrième blessure narcissique
Il a ensuite repris l’idée, qu’il attribue à l’auteur de science-fiction Alain Damasio, d’une quatrième blessure narcissique après Galilée, Darwin et Freud. L’éthologie nous a déjà retiré la conscience, les rites funéraires (chez les éléphants), le rire (chez les grands singes) et l’altruisme (le cratérope écaillé, cet oiseau qui garde le nid d’autres espèces sans rien demander). Il nous restait le langage, et les chatbots parlent très bien… mieux que nous !
Pour lui, c’est une bonne nouvelle. Cette gifle arrive au moment où l’humanité, convaincue d’être maître et possesseur de la nature, détruit le vivant. Détrônés, nous pourrions enfin devenir humbles et responsables. L’horizon de l’éducation serait une double hybridation, respectueuse, avec la machine d’un côté et l’animal de l’autre. Il a fini sur ce qui nous appartient en propre : les choix de valeurs, l’arbitrage collectif entre plusieurs façons de vivre ensemble, donc le doute, la délibération et la démocratie. Et sur une question posée à la salle : aimons-nous assez cette humanité lente, imparfaite, qui doute, pour vouloir la défendre ? Ou rêvons-nous, comme ceux que Günther Anders décrivait avec sa « honte prométhéenne », d’une efficacité procédurale qui nous ferait disparaître ?
Ce que j’en retiens, et ce que j’aurais voulu creuser
C’est le genre d’intervention qui donne des mots à ce que beaucoup d’enseignants ressentent sans arriver à le formuler. Le passage sur la décision rejoint ce que j’ai défendu l’après-midi avec la notion de médiocrité augmentée : quand un livrable fini ne prouve plus que la compétence est acquise, c’est le choix argumenté qu’il faut regarder.
Deux réserves, pour prolonger le débat. La première : l’opposition entre les adeptes de l’efficacité procédurale et les défenseurs d’une humanité lente est séduisante, mais la plupart d’entre nous passent d’un camp à l’autre plusieurs fois par jour (en tout cas je confesse que c’est clairement mon cas). L’école devrait plutôt apprendre à reconnaître quand on a besoin de l’un et quand on a besoin de l’autre.
La seconde : l’idée que les professeurs peuvent se décharger de la transmission des connaissances parce que l’IA le fait mieux a été contredite au grand oral de 16h par Nicolas Princen, pour qui c’est précisément le retour aux savoirs fondamentaux qui permet de bien utiliser l’IA. Les deux interventions ne se sont jamais croisées sur scène. C’était pourtant le débat le plus intéressant de la journée… un idée pour un futur duel ?
L’Agora de 14h : l’entreprise, école de demain ?
Sur le plateau animé par Gilbert Azoulay (News Tank Éducation & Recherche), nous étions trois représentants de l’enseignement supérieur (Yannick Lejeune pour Ionis, Elian Pilvin pour Ynov et moi pour NEOMA Business School) face à deux responsables RH, Matthieu Fouquet (Onepoint) et Irène Virapin (Chanel). Deux mondes qui se percutent, comme l’a dit Gilbert en ouverture. En pratique, ils se sont surtout trouvé beaucoup de points communs.

Les universités d’entreprise rejoignent l’école
Matthieu Fouquet a d’emblée refusé d’opposer formation en école et université d’entreprise. Son constat est plus intéressant : la formation interne visait jusqu’ici à répondre aux besoins de l’entreprise, et elle converge maintenant vers ce que font les écoles, c’est-à-dire l’émancipation. Un salarié émancipé accepte mieux que ses compétences deviennent obsolètes et sait se reconfigurer.
Il a décrit avec une franchise rare la situation du conseil : les clients acceptent de moins en moins d’être facturés au jour-homme, l’IA et les agents tuent ce modèle, et l’activité va croître moins vite que les effectifs. Il a parlé de changer le moteur pendant la course. Et il a lancé un chiffre qui m’a marqué : Onepoint publiait 240 offres d’emploi différentes, ce qu’il juge aberrant. Il recrute en réalité une vingtaine de profils évolutifs, bâtis sur des socles de compétences communs.
Irène Virapin a insisté sur la co-responsabilité entre écoles et entreprises, sur la difficulté pour une entreprise de définir aujourd’hui le profil dont elle aura besoin, et sur l’intérêt de confronter les jeunes au monde professionnel à des moments clés du parcours. Elle l’a illustré par son propre parcours, d’une fac de lettres modernes vers l’alternance.
Temps long, temps court
Elian Pilvin a nommé la tension que vivent toutes les écoles : l’enseignement fonctionne sur le temps long, les étudiants stressés réclament des études courtes et professionnalisantes, et les entreprises veulent des compétences tout de suite. Ynov accélère ses cycles de renouvellement de programmes, avec une ligne rouge : avoir le droit à l’erreur sans en faire porter le risque aux étudiants. Sa première compétence à transmettre, c’est d’aimer apprendre, sans quoi chaque reconversion devient une corvée qui finit par vous sortir du marché du travail.
Friction cognitive et joie de ne pas automatiser
Yannick Lejeune a apporté deux idées que je trouve parmi les plus fortes de la journée. La première vient d’un article de recherche récent qui analyse les référentiels de littératie IA de l’OCDE et de l’UNESCO : presque tous placent l’IA au centre et cherchent à adapter les étudiants à l’IA, alors que la question devrait être inverse. La seconde concerne ce que l’IA retire aux jeunes : le développeur venu pour la satisfaction de résoudre un problème, le motion designer qui aimait animer, découvrent que la machine fait plus vite (et mieux ?) ce qu’ils étaient venus apprendre à faire ! Cela crée de la frustration qu’il faut gérer… et ce n’est probablement pas en bannissant l’IA des enseignements à mon sens.
Son école travaille donc à recréer de la friction cognitive et ce qu’il appelle la joie de ne pas automatiser, comme on court ou on dessine pour le plaisir de pratiquer. Il a aussi rappelé que l’esprit critique, « tarte à la crème » de tous les discours, se décompose en une quinzaine de compétences qui ne se transfèrent pas automatiquement d’un domaine à l’autre. Il a présenté la charte IA de ses écoles, qui fait de la sobriété un principe (une requête SQL coûte parfois bien moins qu’un modèle qui raisonne pendant des heures) et prévoit la réversibilité de tout dispositif pédagogique basé sur l’IA.
Mon alerte sur IA et éducation : la médiocrité augmentée
De mon côté, j’ai d’abord plaidé pour sortir des dichotomies du XXe siècle. On ne forme pas des citoyens d’un côté et des professionnels de l’autre, on est les deux à la fois ! Et l’intelligence humaine ne fait pas face à l’intelligence artificielle dans deux camps séparés. Dans la tech, la durée moyenne de présence chez un employeur est de 1,8 an : donc pour les emplyeurs, il faut bien donner aux gens d’autres raisons de rester que les seules compétences techniques.

Le problème collectif que je vois, pour les écoles comme pour les entreprises, c’est la médiocrité augmentée. Toutes nos organisations reposaient sur un postulat : devant un travail fini, on présume que les compétences ont été acquises ou que le collaborateur fait bien son travail. Pour la première fois, un outil produit des résultats de plus en plus convaincants dans un grand nombre de domaines.
Faire semblant de maîtriser quelque chose n’a jamais été aussi facile, et le postulat ne tient plus. Dans le même mouvement, la valeur du temps humain vacille : une fiche de paie comme un contrat de conseil se calculent en temps, et ce temps est désormais augmenté et modifié par l’IA. La réponse passe par une autre hybridation, entre ce qu’on aime faire et l’exigence d’y être très bon. Sur l’excellence, il ne faut rien lâcher.
Comment on s’y prend, concrètement ? À NEOMA, nous avons construit depuis une dizaine d’années une culture d’expérimentation, en commençant par l’humain plutôt que par le déploiement d’outils, puis en passant à l’échelle ce qui fait sens. Nous avons aussi cessé de raisonner uniquement par disciplines. Quand on dit qu’il faut développer l’esprit critique, la vraie question est de savoir où, dans le programme, on le nourrit : un raisonnement mathématique le fait, une dissertation de philosophie aussi. Pour ma part, à ce stade, je distingue les compétences cognitives (esprit critique, créativité) et émotionnelles, qui restent, et les compétences métier et sectorielles, qui bougent à une vitesse folle.
Un de nos étudiants s’est vu demander dans un cabinet d’audit s’il maîtrisait l’IA. Deux jours plus tard, chez un concurrent, on lui expliquait que l’IA n’intéressait personne et que seule comptait sa maîtrise technique du métier. Les entreprises ne savent pas encore, et ce n’est pas un drame. Le raisonnement par métiers, vus comme des sommes de tâches, ne suffit plus : à 18 ans, j’aurais été incapable de décrire mon rôle d’aujourd’hui, et une fiche ROME lue en première année aura changé avant le diplôme.
Un cours d’IA et un cours de littérature, la même année
Quand Gilbert nous a demandé quels fondamentaux transmettre, j’ai répondu par un exemple en place à NEOMA depuis deux ans. La même année où nous avons rendu obligatoire un cours d’IA pour nos étudiants, nous avons créé un cours de littérature (piloté par Agathe Mezzadri-Guedj, professeure de lettres en classes préparatoires au lycée Michelet de Vanves).
Nous leur avons fait relire L’Odyssée, que Christopher Nolan vient d’adapter au cinéma, avec une question simple : Ulysse était-il un bon leader ? Il atteint son objectif final, mais il y arrive seul, sans ses compagnons. Bon courage, vous avez trois heures. Nous faisons le même exercice avec Frankenstein de Mary Shelley, l’histoire d’une créature qui dépasse son créateur, au moment où l’on se demande si l’IA deviendra supérieure à l’humain.
Lire impose un temps long, ce qui est plus facile à obtenir d’étudiants du supérieur qu’on ne le croit. Lire oblige aussi à imaginer la scène, contrairement à un film ou à un fil d’actualité, et c’est une forme de singularité au sens où Charles Pépin l’entendait le matin (je vous ai dit j’ai adoré sa keynote car elle correspond à ce qu’on met en pratique à NEOMA).
Enfin, un groupe qui lit la même œuvre finit par débattre, donc par apprendre à gérer l’altérité et le désaccord, ce qui n’a rien d’évident quand on voit la violence de certains échanges aujourd’hui. Entendre un philosophe défendre le matin ce que nous pratiquons déjà en cours m’a fait plaisir, je l’avoue.
La salle a recadré le débat
Les questions du public ont été parmi les moments les plus utiles. Un participant nous a reproché de ne pas avoir parlé de mentorat et de compagnonnage, et d’abuser des anglicismes (« IA littératie » n’est pas du français). Une salariée de Salesforce, qui préside une association de cours de code pour l’école élémentaire, a demandé ce qu’on fait pour les enfants. J’ai rappelé les deux idées que je développe dans Téléphone maison, mon roman-guide sur les enfants et les écrans : l’exemplarité des adultes d’abord, puis l’autorégulation, qui ne passe pas par le contrôle parental.
Matthieu Fouquet a ajouté que le rôle des entreprises auprès des plus jeunes consiste à montrer des modèles, bien plus qu’à intervenir dans les programmes du supérieur. Une dernière question portait sur la sobriété numérique, sujet presque absent du reste de la journée.
Gilbert Azoulay a conclu avec beaucoup d’honnêteté : nous n’avions pas (complètement) répondu à la question posée. C’est vrai. Nous avons beaucoup parlé de l’école et assez peu de l’entreprise comme lieu d’apprentissage. Je retiens tout de même trois convergences : aimer apprendre comme première compétence, recruter des profils plutôt que des fiches de poste, et protéger le temps long, à l’école comme en entreprise.
Frédéric Morando : et si on faisait l’école buissonnière ?
Le directeur de l’Orchestre de chambre de Paris a commencé sa keynote par un long silence. Puis il a demandé à la salle ce qu’elle avait entendu pendant ce silence. Après une journée de paroles sur l’IA, l’effet était saisissant.

Il a prévenu qu’il parlerait de pédagogie, parce qu’on avait beaucoup parlé d’éducation depuis le matin et peu de la manière dont on apprend. Il s’est aussi fixé un défi : tenir vingt minutes sans citer « celle que l’on cite depuis ce matin ». Il l’a tenu, et c’est sans doute pour cela que son intervention a autant porté sur le sujet de la journée.
Écouter n’est pas entendre
Entendre, c’est ce qu’on subit dans le métro. Écouter est une démarche active. Pourquoi des gens payent-ils encore, en 2026, une place de concert, prennent le métro et s’assoient à côté d’inconnus pour écouter une musique qu’ils pourraient avoir chez eux ? Pour ce cadre où une vraie écoute devient possible, parce que rien d’autre ne la perturbe. Pour lui, la pédagogie commence là. Il a ajouté un exercice que je vais m’appliquer : en réunion, se demander à quel moment on intervient, et si l’on a vraiment écouté la personne qui parlait avant de lui répondre.
Apprendre comme on apprend sa langue maternelle
La tâche cognitive la plus difficile de notre vie, a-t-il rappelé, nous l’avons tous accomplie avant sept ou huit ans : apprendre notre langue. On commence par écouter. Puis on balbutie, et c’est là qu’intervient la pédagogie de l’erreur, qu’il juge essentielle. Il se souvient d’avoir appris le violon enfant dans un système où l’erreur n’était pas permise, alors que c’est en se trompant et en diagnostiquant son erreur qu’on retrouve le chemin. Il a aussi insisté sur la qualité de la langue qu’on adresse aux enfants : plus le vocabulaire est riche et la syntaxe complexe, mieux ils apprennent. « Ça sert à rien de dire dodo. » Enfin vient l’écrit, et l’on apprend à lire en apprenant d’abord à écrire.
Il a appliqué ce schéma à une école de musique qu’il a contribué à créer à Pau. Les enfants y apprenaient d’abord à chanter l’Hymne à la joie avec le nom des notes, sans savoir les lire. Chaque séance collective commençait par dix minutes de chant. Après environ trois ans, on leur montrait comment s’écrivait ce qu’ils chantaient, et ils l’écrivaient eux-mêmes. Au bout de cinq ans, selon lui, tous lisaient parfaitement la musique. Il a comparé la méthode classique à un Bescherelle posé devant un nouveau-né avant qu’il ait prononcé un mot.
L’improvisation et l’émotion
Deuxième pilier : l’improvisation. Dans la vie, on improvise sans cesse quand on parle. En musique, on l’a retirée de l’apprentissage. Il a raconté la scène que connaissent tous les parents de jeunes musiciens : chez des amis, on demande à l’enfant de jouer quelque chose, et il répond qu’il n’a pas sa partition. Un enfant qui fait du foot n’exige pas son manuel de théorie pour taper dans un ballon. Improviser oblige à écouter ce qu’on produit au moment où on le produit, donc à se tromper, donc à apprendre.
Troisième pilier : l’émotion. On retient mieux et plus longtemps ce qu’on a appris en vivant une émotion. Il se souvient de l’instant où il a compris, enfant, que trois fois trois font neuf, et avec lui tout ce que signifie une multiplication. En musique, cette émotion passe par le sens : un jeune musicien doit se demander ce que raconte le passage qu’il joue. Il a donné un devoir à la salle : écouter ce soir n’importe quel concerto de Mozart en se disant que c’est un opéra, et sentir le dialogue apparaître.
Les lycéens, et un mot qui a fait réagir
Il a terminé sur les mobilisations lycéennes en cours, en saluant le courage de jeunes qui, selon lui, ne demandent pas que ce soit plus facile mais meilleur et plus exigeant, et en appelant à les écouter. Il a fini sur une phrase simple : dans un monde compliqué, on a aussi besoin de refuges.
En parlant des lycéens, il les avait qualifiés d’« usagers » du système éducatif. La sénatrice Vanina Paoli-Gagin, qui lui succédait au pupitre, a ouvert son intervention en disant combien ce terme administratif l’avait heurtée, parce qu’il enlève toute la poésie de l’acte d’apprendre. La remarque était vive, et ce fut l’un des rares moments (salutaire) de friction réelle de la journée.
Ce que j’en retiens
C’est la keynote que je recommanderais à tous ceux qui conçoivent des dispositifs pédagogiques avec l’IA. Elle ne dit pas un mot de technologie, et elle répond pourtant à la question que les autres sessions ont souvent contournée : comment apprend-on, concrètement ? Ses trois piliers (écouter, se tromper en improvisant, ressentir) décrivent exactement ce qu’un assistant qui livre la bonne réponse du premier coup risque de court-circuiter. Ils rejoignent la friction cognitive de Yannick Lejeune, l’imperfection de Charles Pépin et ce que nous faisons à NEOMA. Ma seule frustration : j’aurais aimé qu’on demande à Frédéric Morando comment il traduirait la méthode de Pau pour l’apprentissage d’un outil d’IA. Sa réponse aurait sans doute été plus utile que bien des référentiels.
Le grand oral : démocratiser la connaissance
Cinq interventions courtes, toujours animées par Gilbert Azoulay, sur la promesse d’une hybridation des savoirs. Ce fut la session la plus inégale, et aussi celle qui contenait les deux témoignages les plus sincères de la journée.
Vanina Paoli-Gagin, sénatrice de l’Aube, a reconnu être « en hors-piste intégrale ». Elle a pourtant défendu des idées tranchées : un module « mode dégradé » dès les petites classes, pour apprendre que le monde peut fonctionner sans ces technologies ; un refus de l’anthropomorphisation (elle ne veut pas que les machines disent « je ») ; un service public de l’algorithme pour l’éducation, au nom de la souveraineté cognitive ; et le principe de n’autoriser en Europe que des systèmes d’IA « alignés », sujet de la mission parlementaire que lui a confiée Sébastien Lecornu.
Elle a relayé un conseil entendu chez les neuroscientifiques qu’elle a auditionnés : utiliser l’IA en petit groupe, jamais en tête-à-tête entre un élève et la machine. La ligne rouge, pour elle, est le glissement d’une économie de l’attention vers une économie de la relation, voire de l’intimité. La question de l’alignement des IA est un énorme sujet, dont je ne suis d’ailleurs pas sûr qu’il ait une réponse unique.
Nicolas Princen a proposé la lecture la plus structurée. Il a déroulé trois moments : le rêve de Steve Jobs d’un précepteur comme Aristote pour chacun ; ChatGPT, où l’élève s’est pris pour le maître et fait faire ses devoirs ; puis Khanmigo, le tuteur spécialisé de la Khan Academy que, selon lui, presque personne n’utilise. Il a décrit Alpha School (deux heures d’apprentissage par jour, 50 000 à 100 000 dollars par an) comme un empilement de logiciels spécialisés avec une fine couche d’IA.
Sa conclusion : la promesse du chatbot comme tuteur est morte, et l’idée qu’il faudrait privilégier les compétences aux savoirs est une grave erreur, puisque les compétences s’appuient sur des savoirs. Pour bien utiliser l’IA, un élève doit être bon en français et en maths. Il réserve l’IA à la création et au travail des enseignants : correction de copies (en citant Ed AI), suivi fin de chaque élève, gestion administrative des carrières.
Roman Khonsari, chirurgien maxillo-facial à Necker, a livré le témoignage le plus dérangeant. Il a reconnu qu’il expliquait autrefois qu’héberger des données de santé chez un cloud américain ne présentait aucun risque de dérive autoritaire, et il a laissé la salle mesurer le chemin parcouru depuis. Il voit les introductions de thèses devenir parfaites tandis que certains candidats peinent à prononcer les termes de leurs propres slides… la médiocrité augmentée en action donc !
Ses week-ends de recherche sont rythmés par l’épuisement de ses quotas de tokens. Et il pose la question que personne d’autre n’a posée aussi nettement : si la formation médicale repose surtout sur l’accumulation de savoirs bruts, que reste-t-il à enseigner ? Il a décomposé l’acte médical en trois couches (les arbres de décision, l’empathie, le contexte du système de santé) et jugé que les trois pourraient être modélisées. Il a conclu qu’il ne savait pas à quoi ressemblerait son métier dans dix-huit mois… Laurent Alexandre aurait adoré cette sincérité !
Ibrahim Ouassari (MolenGeek), qui a quitté l’école à 13 ans, voit dans l’IA la revanche des décrocheurs : un premier conseil juridique, comptable ou marketing accessible à ceux qui n’ont pas d’avocat. Il a aussi rappelé que l’IA perd aujourd’hui beaucoup d’argent et que les abonnements à 20 euros ne dureront pas, que les modèles reproduisent nos propres biais, et qu’une réponse statistiquement probable paraît brillante au novice et médiocre à l’expert. Il a cité une étude de la Banque de France et de HEC : dans les entreprises exposées à l’IA, environ 30 % de CDI en moins pour les jeunes, sans licenciements massifs.
Nejma Belkhdim (Nolej) a raconté son parcours d’entrepreneuse EdTech et un moment de doute qui l’a poussée à partir dix jours en silence pour réfléchir au sens de ce qu’elle construisait. Elle a retrouvé les mails qu’elle envoyait à ses professeurs en prépa pour leur dire qu’elle ne comprenait rien à Madame de Sévigné. Aujourd’hui, on demande à ChatGPT. L’interdépendance locale disparaît pendant que la dépendance systémique envers quelques fournisseurs augmente. Et les juniors risquent de perdre leurs « baby steps », ces petites tâches où l’on apprenait en se trompant.

Mon regard : Roman Khonsari et Nejma Belkhdim ont fait ce que peu d’intervenants ont osé, dire « je ne sais pas » et montrer leurs propres contradictions. Nicolas Princen a apporté la thèse la plus tranchante, avec une tension qu’il aurait été intéressant de creuser : tenir l’IA hors des mains des élèves tout en imaginant un ministère qui scanne et analyse en continu toutes leurs copies, la question de la confiance se pose alors au niveau du ministère, et elle reste entière…
Il a aussi présenté au passage un produit qu’il lance, ce qui, dans une session sur la démocratisation, méritait au moins d’être signalé comme tel. Le format de cinq monologues successifs a empêché ces tensions de se transformer en débat. C’est vraiment dommage !
Ce qui a manqué sur la journée : un débat IA qui tourne encore autour des mêmes formules
J’ai passé une très bonne journée, et c’est justement parce que le niveau était élevé que je veux dire ce qui m’a frustré. Je m’inclus dans la critique : notre Agora n’a pas échappé à tout.
Un consensus qui ressemble à de l’incertitude
« Demain sera humain. » « Augmenter l’humain sans le remplacer. » « Apprendre à apprendre. » « Développer l’esprit critique. » Montaigne et sa tête bien faite sont revenus plusieurs fois. Personne ne conteste ces phrases, et c’est précisément pour cela qu’elles ne font plus avancer la discussion. Quand tout le monde est d’accord sur le principe, la question devient : qu’avez-vous changé dans vos programmes, qu’avez-vous arrêté, qu’avez-vous essayé qui n’a pas marché ? Ces réponses-là ont été rares même si j’ai tenté d’apporter ma pierre à l’édifice du comment fait-on à l’ère de l’IA. Les intervenants qui ont raconté un échec ou un doute (Roman Khonsari, Nejma Belkhdim, Matthieu Fouquet sur le modèle du conseil) ont souvent été les plus utiles.
L’évaluation, angle mort de la journée
Plusieurs intervenants ont décrit le même réflexe : revenir à l’oral, à l’écrit sur table, au stylo, voire supprimer les ordinateurs en amphi. Je comprends ce réflexe et il donne des résultats. Mais il reste défensif. Il protège l’ancienne évaluation au lieu d’en inventer une nouvelle. Si la médiocrité augmentée rend le résultat fini peu fiable, il faut apprendre à évaluer le cheminement, les choix, la capacité à défendre une décision. Sylvie Retailleau en a donné un exemple avec ses copies de physique où le raisonnement compte plus que le résultat, et Charles Pépin un autre avec le plan de dissertation qu’on choisit et qu’on défend.
J’aurais aimé une session entière sur le sujet. J’aurai d’ailleurs prochainement des choses à dire car nous préparons quelque chose d’assez sympa sur l’évaluation formative avec de l’IA (car non ce n’est pas un ennemi à bannir dans la pédagogie).
Des contradictions jamais mises face à face
Les désaccords existaient, ils ont rarement été confrontés. Charles Pépin invite les professeurs à déléguer la transmission des connaissances, Nicolas Princen veut revenir aux savoirs fondamentaux et tenir l’IA à distance des élèves. Mehdi Cornillet veut moins de professeurs, Jocelyn Rigault en veut autant, mieux formés. Et pendant que la sénatrice demandait que les machines cessent de dire « je », plusieurs intervenants ont rapporté sur scène ce que Claude ou ChatGPT « leur avait répondu », comme on cite un collègue… mis bout à bout ces moments sont assez délicieux à avoir en tête et montre le manque de vision qui prédomine encore dans le secteur de l’enseignement supérieur.
Je l’ai noté avec amusement, et ce n’est pas un reproche : cela montre à quel point l’anthropomorphisation est déjà installée dans nos usages, y compris chez ceux qui s’en méfient. Réunir ces positions dans une même session aurait permis au public de peser les arguments des uns contre ceux des autres !
Les grands absents
Les lycéens se mobilisent en ce moment, et pourtant aucun lycéen ni étudiant n’était sur scène en tant que tel, alors que toute la journée parlait d’eux. Jules Simiand Brocherie, jeune entrepreneur, a été la voix la plus proche de leur génération. Les enfants et la sobriété n’ont été abordés que parce que le public a posé la question. Les données ont aussi manqué : en dehors de l’enquête de l’OCDE, de l’étude Banque de France et HEC et de la notion de paresse métacognitive popularisée par des travaux du MIT, peu de résultats ont été cités sur ce qui marche vraiment en classe. Sur un sujet où chacun a une intuition, des expérimentations mesurées vaudraient beaucoup.
Plus de pédagogie, moins de prospective
Frédéric Morando l’a dit avec délicatesse : on a beaucoup parlé d’éducation et peu de pédagogie. La prospective à dix ans rassure parce qu’elle n’engage personne. La pédagogie, elle, se juge lundi matin devant une classe. Pour une prochaine édition, je proposerais un format atelier où un enseignant montre une séquence de cours réelle avec l’IA, et où la salle la critique. On peut même contribuer si besoin Muriel !
Ce que je garde de cette journée
Si je ne devais retenir que trois idées, je prendrais l’altérité de Charles Pépin, parce qu’elle donne enfin un critère pour juger un usage de l’IA en classe : est-ce qu’il préserve la différence entre l’élève et la machine, ou est-ce qu’il pousse l’élève à l’imiter ? Je prendrais l’écoute et l’erreur de Frédéric Morando, qui rappellent qu’on apprend en produisant soi-même, maladroitement, avant de lire la bonne réponse. Et je prendrais la friction cognitive (et le risque de médiocrité augmentée) dont nous avons parlé à l’Agora, qui en est la traduction opérationnelle pour une école ou une entreprise.
Ces trois idées convergent vers le même chantier : concevoir des parcours où l’IA est présente, sans qu’elle supprime le temps long, le doute et la confrontation aux autres. C’est le pari que nous faisons à NEOMA quand nous associons un cours d’IA obligatoire à un cours de littérature, et quand nous testons avant de déployer. Nous n’avons pas trouvé la formule. Nous testons, et nous gardons ce qui tient à l’usage… cela permet tout de même de progresser (plus) rapidement !
Merci à Muriel Touaty et à toute l’équipe de L’institut Onepoint pour une journée exigeante dans sa programmation et soignée dans son organisation. Vous avez réussi à faire entendre, dans un même lieu, anciens ministres, un chirurgien, un chef d’orchestre et une entrepreneuse de retour d’une retraite silencieuse. Pour la prochaine édition, j’ai une seule demande : un peu plus de désaccords sur scène… pour réveiller la salle et stimuler (encore un peu plus) la réflexion !
Qu’est-ce que la journée Métamorphose(s) de l’éducation ?
C’est un événement d’une journée organisé par L’institut Onepoint et porté par Muriel Touaty, Partner Éducation, Recherche et Innovation chez Onepoint. En 2026, il a réuni décideurs publics, directeurs d’écoles, entrepreneurs EdTech, philosophes et artistes autour de l’impact de l’IA sur l’éducation et la formation, avec des formats variés : table ronde, duels, agora, grand oral et keynotes.
Quels intervenants ont marqué la journée ?
Trois moments se sont détachés : la keynote du philosophe Charles Pépin sur l’altérité entre humain et IA, celle de Frédéric Morando, directeur de l’Orchestre de chambre de Paris, sur l’écoute et la pédagogie de l’erreur, et l’Agora « L’entreprise, école de demain ? » avec Onepoint, Chanel, Ionis, Ynov et NEOMA. Le témoignage du chirurgien Roman Khonsari a aussi frappé par sa franchise.
Que retenir de la keynote de Charles Pépin sur l’IA et l’éducation ?
Pour Charles Pépin, l’hybridation entre intelligence humaine et artificielle ne fonctionne que si les deux restent différentes. L’école doit donc cultiver ce qui est propre à l’humain : la lecture lente, le pouvoir de décision, l’imperfection et les choix de valeurs. Il voit dans l’IA une quatrième blessure narcissique, après Galilée, Darwin et Freud, qui pourrait nous rendre plus humbles face au vivant.
Qu’est-ce que la médiocrité augmentée ?
C’est une notion défendue par Alain Goudey (NEOMA) : l’IA générative permet de produire un résultat convaincant sans maîtriser la compétence qu’il est censé prouver. Écoles et entreprises évaluaient jusqu’ici sur le travail fini. Ce postulat ne tient plus, ce qui oblige à évaluer le cheminement et les choix, et à ne rien lâcher sur l’exigence d’excellence.
Pourquoi NEOMA associe-t-elle un cours d’IA et un cours de littérature ?
La même année où NEOMA a rendu obligatoire un cours d’IA, l’école a créé un cours de littérature où les étudiants relisent L’Odyssée ou Frankenstein à travers des questions de management et de technologie. La lecture entraîne au temps long, à l’imagination et au débat entre lecteurs d’une même œuvre, des capacités que l’IA ne développe pas à notre place.
Quelle méthode pédagogique Frédéric Morando a-t-il présentée ?
Il propose d’apprendre la musique comme on apprend sa langue maternelle : écouter d’abord, chanter et improviser, accepter l’erreur, puis écrire avant de lire. Dans une école de musique de Pau, des enfants apprenaient l’Hymne à la joie avec le nom des notes, l’écrivaient au bout de trois ans environ et lisaient parfaitement la musique au bout de cinq ans, selon lui. L’émotion et le sens donné à ce qu’on joue ancrent l’apprentissage.
Comment évaluer les étudiants à l’ère de l’IA ?
Plusieurs établissements reviennent à l’oral et à l’écrit sur table. C’est efficace mais défensif. Les pistes évoquées pendant la journée vont plus loin : noter le raisonnement rédigé plutôt que le résultat (Sylvie Retailleau), demander à l’élève de choisir et de défendre un plan parmi ceux que propose l’IA (Charles Pépin), et évaluer les compétences cognitives à travers les disciplines plutôt que discipline par discipline.
L’IA réduit-elle l’embauche des jeunes diplômés ?
Ibrahim Ouassari (MolenGeek) a cité une étude de la Banque de France et de HEC : dans les entreprises exposées à l’IA, les CDI proposés aux jeunes auraient baissé d’environ 30 %, sans licenciements massifs. Pendant l’Agora, Yannick Lejeune a aussi évoqué des entreprises qui arrêtent de recruter des juniors puis reviennent sur leur décision, faute de pouvoir former leurs futurs seniors.
Alain Goudey, Directeur Général Adjoint au numérique à NEOMA Business School.